Fukushima : Mme Brice face à vos trois dernières questions
- Monsieur Dalibert

- 16 déc. 2025
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1)Quel est, selon vous, le plus grand problème scientifique qui reste à résoudre à Fukushima pour les prochaines années ?Les problèmes scientifiques sont extrêmement nombreux encore aujourd'hui et relèvent de différentes disciplines.
- concernant les effets sanitaires: on ne connaît pas l'effet sanitaire à long terme sur l'humain, sur la faune et la flore des faibles doses de radioactivité. Il y a un modèle appelé le Non Threshold Model selon lequel, quelle que soit la dose, on observe des effets sur l'organisme. Mais nous ne savons pas évaluer les répercussions exactes sur la santé sachant qu'elles sont sur la très longue durée et qu'elles varient profondément d'un individu à l'autre.
- les trois-quarts de la surface ne sont pas décontaminées (la forêt) et certains endroits, même contaminés, se re-contaminent en raison de la géomorphologie ( (si une montagne est très contaminée, les radionucléides se déplacent vers les vallées avec les précipitations par exemple, ou lors de la remise en culture avec les labourages des sols
- Le stockage des déchets selon les taux de radioactivité et leur redistribution dans l'espace
- la reconstruction est un véritable casse-tête et il faut fonder un système juridique permettant de décontaminer les bâtiments anciens (ce qui n'est pas évidents en raison des matériaux de construction: murs en torchi (absorbent les radionucléides qui s'y sont fixés, impossible de nettoyer au jet d'eau), tatamis, tuiles traditionnelles etc. ) , mais aussi en raison des statuts juridiques : comment réhabiliter un bâtiment d'un propriétaire privé qui ne veut pas rentrer vivre dans son village mais qui demande que sa maison soit remise à pied par des fonds publics et éventuellement y permettre une activité publique? Le rapport entre les anciens habitants et les nouveaux venus (habitants payés par l'Etat pour venir habiter dans la zone) sont très conflictuels, comment préserver la culture et la mémoire du lieu malgré l'arrivée de populations qui viennent d'autres régions du Japon et qui n'ont pas cette culture?
Le fait que le gvt paye des gens pour venir habiter dans la zone évacuée pose problème car cela attire des populations qui étaient dans des situations financières problématiques et qui se retrouvent toutes au même endroit, etc, etc.
Bref, les questions tant sur la sécurité sanitaire, sur l'environnement, sur le bâti et sur les rapports sociaux sont encore à démêler
Je n'évoque pas ici la plus grosse des questions qui est celle du démantèlement de la centrale dont l'Etat évalue à 40 ans sa réalisation, mais dans les faits, comme cela n'a jamais été réalisé dans le monde, tout est à inventer... on ne sait pas faire pour le moment.
2) Alors que le Japon subit une nouvelle alerte tsunami, avez-vous l'impression que le gouvernement a appris de ses erreurs depuis Fukushima ?C'est difficile à dire. Tsunami est un terme japonais, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Aussi, le pays est traversé du nord au sud par de nombreuses failles sismiques et la centrale de Fukushima est construite sur l'une d'entre elles. Elle a été construite également avec du matériel américain et le coeur était du MOX vendu par la France (Orano, ou plutôt l'ancien AREVA). Ces précisions ont pour but de vous faire prendre conscience qu'il ne s'agit pas d'un problème japono - japonais, mais bien d'une gestion internationale du nucléaire. Il y a une tendance à une trop grande certitude que tout se passera bien quoiqu'il arrive dans le milieu du nucléaire, et il semble que si l'accident de FUkushima a, un temps, ébranlé ces certitudes, elles soient à nouveau de retour.
3) suite à une crise comme celle de Fukushima, ces évènements unissent-ils les gens ou cela peuvent-ils les diviser ? Le mot clé est clairement "la division". Si, dans un premier temps, il y a eu de beaux mouvements de solidarité, même internationaux, cela ne dure pas dans le temps. Aussi, les familles ont été divisées, et là où on vivait traditionnellement à plusieurs générations sous le même toit: les enfants et petits enfants ont déménagé dans des lieux plus sûrs alors que les parents et grands-parents ont cherché à revenir ou à préserver leur maison. Fukushima c'est la campagne, et comme dans toutes les campagnes du monde, les habitants ont parfois consacré leur vie entière à l'entretien de leur maison, ou de leur ferme, qu'ils ont eux-mêmes héritée de leurs ancêtres. Il s'agissait parfois de bâtisses splendides construites au 19e siècle, que les gens ont du mal à abandonner.
Bref, les familles se sont divisées, les terres se sont divisées, les communautés villageoises se sont divisées, les associations qui, dans un premier tems sont venues en aide, ont fini, elles aussi par se diviser. C'est un peu comme si on avait cassé l'ensemble d'un système. On aurait pu espérer une renaissance vers un nouveau mode d'organisation, mais on observe que tel n'est pas le cas et qu'au contraire, alors que dans ces campagnes, il restait encore un peu de fonctionnement traditionnel, la reconstruction en fait tabula rasa pour y reconstruire des villes nouvelles, un couloir de l'innovation et un modèle de société basé sur la consommation et la production.




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